L'économie verte, nouvelle doctrine de compétitivité pour l'Afrique Centrale
Dossier Central — Économie & Stratégie

L'économie verte, nouvelle doctrine de compétitivité pour l'Afrique Centrale

La Rédaction Habari18 min de lectureFévrier 2026
La transition climatique mondiale redistribue les cartes de la compétitivité économique. Pour la zone CEEAC — 11 pays, plus de 200 millions d’habitants, 240 millions d’hectares de forêts tropicales —, cette recomposition n’est pas une contrainte supplémentaire. C’est, à condition de la saisir avec lucidité, une opportunité historique de repositionnement.
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Chiffres clés
30% mondial
Forêts tropicales
>600 Mrd$/an
Flux climat mondiaux
10-20 $/t
Crédit carbone premium
<0,2%
Part CEEAC finance verte

I. Le basculement stratégique : du narratif écologique au calcul économique

L’économie verte n’est plus un supplément d’âme. Elle s’affirme désormais comme une doctrine industrielle à part entière, portée par des décisions souveraines des grandes puissances. L’Europe taxe les émissions carbones aux frontières (CBAM). Les États-Unis ont mobilisé plus de 369 milliards de dollars via l’Inflation Reduction Act pour subventionner leur transition industrielle. La Chine, elle, sécurise méthodiquement les minerais critiques qui alimenteront les batteries de demain.

Face à ce réalignement géopolitique de grande ampleur, l’Afrique Centrale se retrouve dans une position paradoxale : elle détient une part décisive des actifs dont dépend cette transition mondiale — 30 % des forêts tropicales de la planète, les réserves de cobalt les plus importantes du monde en RDC, le manganèse du Gabon, un potentiel hydroélectrique qui reste sous-exploité — mais continue d’en exporter la valeur brute, sans en maîtriser la structuration financière ni la négociation.

La transition mondiale se finance. La vraie question que doit se poser chaque décideur de la région est une question de positionnement : la CEEAC sera-t-elle fournisseur de matière première ou architecte de valeur ?

« La rareté n’est pas l’argent. La rareté est la structuration. Les pays de la CEEAC captent une part marginale des flux climatiques mondiaux non par manque de ressources, mais par déficit d’ingénierie financière locale. »
— Analyse Habari, 2026

II. Où est l’argent ? Trois filières de valeur que la région ne maîtrise pas encore

Les marchés carbone : un actif mal valorisé

Le marché volontaire du carbone a dépassé les 2 milliards de dollars de valeur annuelle. Les crédits forestiers de haute qualité, une fois certifiés, se négocient entre 10 et 20 dollars la tonne selon Ecosystem Marketplace. La RDC, le Gabon et le Congo-Brazzaville pourraient théoriquement générer des centaines de millions de dollars par an via les mécanismes REDD+, les marchés volontaires et les accords bilatéraux climat.

Mais la valeur réelle n’est pas dans la vente brute du crédit. Elle réside dans la structuration financière du projet, la certification, la traçabilité digitale et la capacité à négocier en direct avec des corporates internationaux qui cherchent des compensations crédibles pour leurs propres engagements ESG.

Forêts tropicales du bassin du Congo

Les financements climatiques multilatéraux : des flux qui passent à côté

Les flux climatiques mondiaux dépassent 600 milliards de dollars par an selon la Climate Policy Initiative. Le Fonds Vert pour le Climat (GCF), la Banque mondiale, la BAD et les fonds bilatéraux européens constituent autant de canaux mobilisables. Pourtant, les pays de la CEEAC n’en captent qu’une fraction marginale, faute de projets bancables, d’ingénierie financière locale et de pipelines d’investissement structurés.

La contrainte n’est pas financière. Les capitaux existent, en abondance. La contrainte est organisationnelle et institutionnelle : la capacité à formuler des projets, à les documenter selon les standards internationaux, à les porter devant les comités d’investissement. C’est là qu’il faut investir en priorité.

Les minerais critiques : de la rente à la chaîne de valeur

La transition énergétique mondiale repose sur quatre minerais dont l’Afrique Centrale est l’un des principaux dépositaires : cobalt, manganèse, lithium et nickel. Aujourd’hui, le schéma est immuable depuis des décennies : extraction locale, transformation hors continent, valeur captée en Asie. Les économies africaines encaissent le revenu de la rente, jamais la marge industrielle.

Transformer ce modèle suppose d’avancer sur plusieurs fronts simultanément : développer des capacités de raffinage local, créer des zones économiques spéciales bas-carbone attractives pour les industriels, nouer des joint-ventures avec les opérateurs internationaux qui cherchent à sécuriser leur approvisionnement.

III. Quel modèle économique pour la CEEAC ? Trois trajectoires, trois niveaux d’ambition

ModèleApprocheRésultats attendus
Fournisseur d’actifs naturelsVente de crédits carbone bruts, export de minerais non transformés, financements concessionnelsCroissance dépendante, faible captation de valeur, vulnérabilité aux prix mondiaux
Plateforme de transformation verteCertification carbone régionale, transformation partielle des minerais, partenariats industrielsMontée en gamme, emplois qualifiés, amélioration de la balance commerciale
Doctrine industrielle intégréePolitique industrielle régionale alignée climat, taxonomie verte, obligations souveraines vertesAvantage comparatif durable, repositionnement géopolitique, attractivité ESG maximale

La trajectoire du fournisseur d’actifs naturels est la voie du moindre effort et du moindre retour. La plateforme de transformation verte représente une montée en gamme crédible à moyen terme. La doctrine industrielle intégrée est la seule voie qui offre un avantage comparatif durable — mais elle exige une coordination régionale que la CEEAC peine encore à mettre en œuvre.

IV. Le retour sur investissement : quatre niveaux de valeur

Le niveau macroéconomique

Une trajectoire ESG crédible et documentée améliore la notation souveraine des États, réduisant le coût de leur dette externe. La diversification des recettes publiques au-delà des exportations pétrolières et minières brutes réduit la vulnérabilité aux chocs externes.

Le niveau industriel

La création de chaînes de valeur régionale autour des ressources naturelles génère des emplois qualifiés, stimule les transferts de technologie et densifie le tissu économique local. L’industrialisation légère adossée aux ressources est le premier échelon d’une souveraineté économique réelle.

Le niveau financier

Les marchés de capitaux accordent des conditions préférentielles aux émetteurs qui s’engagent sur des trajectoires de durabilité vérifiables. Les green bonds souverains, la blended finance et les instruments de dette verte permettent d’accéder à des ressources longues à coût réduit.

Le niveau réputationnel et géopolitique

Un positionnement régional structuré sur le capital naturel renforce le poids des négociations dans les enceintes internationales — COP, G20, accords commerciaux. La CEEAC cesse d’être un bénéficiaire passif de l’aide climatique pour devenir un acteur qui négocie en position de force.

V. Les risques à ne pas sous-estimer

L’économie verte n’est pas exempte de pièges. Le greenwashing institutionnel — afficher des engagements sans les tenir — érode rapidement la crédibilité et ferme l’accès aux marchés de capitaux les plus exigeants. La spéculation carbone non régulée peut générer des distorsions et des scandales qui fragilisent l’ensemble de l’édifice.

Le risque le plus sérieux est peut-être le plus insidieux : vendre aujourd’hui des actifs stratégiques à bas prix, sous pression de la dette à court terme, sans construire l’écosystème local qui permettra d’en capter la valeur durablement. Une concession forestière bradée à un fonds carbone international dans des conditions opaques produit l’exact inverse du résultat souhaité.

L’économie verte exige de la discipline institutionnelle, de la transparence et une vision à long terme.

VI. L’enjeu décisif : la gouvernance régionale

La question de la gouvernance économique régionale est le nœud central de l’équation. La CEEAC peut-elle harmoniser ses cadres réglementaires pour éviter le dumping entre États membres ? Peut-elle créer une taxonomie régionale des activités vertes — un référentiel commun qui parle aux investisseurs internationaux ? Peut-elle structurer une bourse carbone CEEAC qui permette une valorisation collective des actifs forestiers plutôt qu’une négociation atomisée ?

Sans coordination régionale, chaque État se retrouve à négocier isolément face à des multinationales et des fonds souverains parfaitement structurés. Le rapport de force est défavorable par défaut. L’intégration régionale est le premier levier de rééquilibrage.

La mutualisation de l’ingénierie financière — créer un centre régional d’expertise en structuration de projets verts — serait un investissement à fort retour. L’Afrique Centrale doit se doter de l’équivalent.

Conclusion

L’économie verte n’est pas un secteur. C’est une doctrine de compétitivité.

La région détient les actifs. Les financements existent. Les marchés sont ouverts. La seule variable décisive reste la capacité à structurer, à négocier et à industrialiser. Ce n’est pas une question environnementale. C’est une question de souveraineté économique. Habari ne traite pas le climat comme une cause. Il le traite comme une équation — dont les décideurs de l’Afrique Centrale doivent maîtriser chaque terme.

Tribune d’analyse stratégique · HABARI, Le Magazine Économique de l’Afrique Centrale
Sources : Ecosystem Marketplace • Climate Policy Initiative • Banque mondiale • CEEAC

En résumé

L'économie verte s'impose comme une doctrine de compétitivité pour l'Afrique Centrale. La CEEAC détient les actifs stratégiques — forêts, minerais critiques, potentiel hydroélectrique — mais doit passer du statut de fournisseur de matière première à celui d'architecte de valeur pour capter les flux de finance verte mondiaux.

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