
Dr Guy GWETH est Président du Centre africain de veille et d'intelligence économique (CAVIE), consultant international en intelligence stratégique et due diligence depuis 15 ans, et responsable du Programme « Doing Business in Africa » à Centrale Supélec et l'EMLyon depuis 2012.
Une crise de trésorerie récurrente
HABARI : Le 5 février dernier, la CEMAC a suspendu une partie de ses activités, faute de trésorerie. Quelle réflexion vous suggèrent ces nouvelles alarmantes ?
Guy GWETH : Il s'agit d'une situation certes embarrassante, mais il faut garder à l'esprit qu'elle est récurrente. Les organisations en charge de l'intégration régionale en Afrique centrale sont très souvent sous tension de trésorerie pour une raison très simple : les États membres ne veulent pas implémenter les mécanismes de financement qu'ils ont eux-mêmes adoptés. Pour la CEMAC, la Taxe Communautaire d'Intégration (TCI) a pourtant été sanctuarisée par l'acte additionnel du 14 décembre 2000, puis renforcée en 2009 et 2016. Voir l'institution s'arrêter aujourd'hui témoigne d'un manque de volonté politique flagrant plutôt que d'une fatalité économique.
La mort programmée de la CEMAC ?
HABARI : Peut-on affirmer, comme certains journaux l'ont fait, que c'est la mort programmée de la CEMAC et la fin de l'intégration régionale en Afrique centrale ?
Guy GWETH : Non, je ne souscris pas à cette vision funeste. Cette crise est un signal d'alarme, une énième zone de turbulences. Cependant, elle est révélatrice de fragilités structurelles profondes qui obligent à repenser sérieusement le modèle institutionnel. L'avenir dépendra de la capacité de nos États à réformer les mécanismes communautaires, à restaurer une discipline budgétaire réelle et à renforcer une coopération qui, pour l'instant, semble plus théorique qu'opérationnelle sur le terrain des échanges réels.
Des arriérés de 263,4 milliards de FCFA
HABARI : Certains observateurs estiment que la CEMAC est prise en étau entre des États membres exsangues, des bailleurs devenus méfiants et une gouvernance institutionnelle vidée de sa substance politique. Est-ce votre analyse ?
Guy GWETH : L'analyse est pertinente. Le recouvrement de la Taxe Communautaire d'Intégration est largement insuffisant parce que plusieurs États retiennent délibérément ces recettes dans leurs budgets nationaux au lieu de les transférer à la Commission. Au 31 décembre 2025, les arriérés ont été estimés à 263,4 milliards de FCFA. Seuls deux pays, le Cameroun et le Gabon, s'acquittent de leurs obligations. Certains États n'ont absolument rien reversé alors qu'ils ont effectivement prélevé la taxe auprès des usagers.
Le paradoxe des matières premières
HABARI : Comment expliquer que dans une zone économique riche en matières premières, les États soient tous structurellement en difficulté ?
Guy GWETH : Ce paradoxe s'explique simplement par la fragilité du modèle économique hérité de la colonisation : la collecte des revenus à partir de l'exportation brute des matières premières. De nombreux plans ont été élaborés, à l'instar du Programme Économique Régional de la CEMAC, mais les réformes sont diversement mises en œuvre et les résultats restent mitigés. L'absence de réformes sérieuses pour l'industrialisation et la transformation structurelle des économies est la raison centrale de cette précarité. Sans cette mutation, la richesse du sous-sol ne sera jamais un bouclier contre l'érosion monétaire.
Le leadership absent du Cameroun
HABARI : Certains pointent l'absence d'un véritable leadership régional. Le Cameroun semble avoir renoncé à son leadership. Cette vision vous semble-t-elle pertinente ?
Guy GWETH : On peut répondre par l'affirmative sans trop risquer de se tromper. L'expérience des processus d'intégration régionale qui réalisent des progrès montre qu'il est indispensable d'avoir au moins un État locomotive. Le Cameroun représente 42,1 % du PIB nominal de la CEMAC fin 2024 et supporte presque la moitié du financement de l'organisation. Pourtant, il n'exerce pas pleinement son rôle de leader, contrairement à la Côte d'Ivoire ou au Nigeria qui impulsent les dynamiques au sein de l'UEMOA et de la CEDEAO.
Puissance 237 : une stratégie de puissance régionale
HABARI : Vous avez écrit « Puissance 237 : pour une stratégie de puissance régionale 2025-2050 ». Le Cameroun détient-il toujours les clés du leadership de la sous-région ?
Guy GWETH : C'est tout l'enjeu de l'initiative « Puissance 237 ». Il s'agit d'une stratégie holistique visant à hisser le Cameroun au sommet du continent dans ce quart de siècle en s'appuyant sur le triptyque hard power, soft power et smart power. Pour atteindre ce but, le Cameroun doit impérativement assumer son leadership démographique, économique et financier dans la zone CEMAC. Yaoundé détient les clés de ce rayonnement, mais il doit accepter d'en devenir la force motrice et l'architecte, car aucune intégration ne progresse sans une volonté de puissance assumée au service du collectif.
Les solutions pour relever la CEMAC
HABARI : Quelles seraient les solutions à envisager pour relever la CEMAC ?
Guy GWETH : La priorité absolue est que les États appliquent de manière stricte les actes concernant le financement autonome de la communauté. Les ressources prélevées par les administrations douanières doivent être entièrement et immédiatement reversées. Ensuite, il faut veiller à l'application des règles de bonne gouvernance financière au sein des organisations elles-mêmes. Enfin, il est crucial de mettre sérieusement en œuvre les réformes visant l'industrialisation et la valorisation du contenu local.
Les scénarios à court, moyen et long terme
HABARI : Quels scénarios voyez-vous ?
Guy GWETH : À court terme, nous pourrions tout à fait voir la CEEAC sombrer dans une crise de trésorerie similaire à celle de la CEMAC, car les causes sont identiques. À moyen terme, si rien n'est fait pour automatiser le recouvrement de la taxe, l'intégration restera purement formelle et déconnectée des réalités économiques. À long terme, le scénario de référence porté par « Puissance 237 » est celui d'un Cameroun leader qui, en transformant son économie et en stabilisant la zone, entraîne ses voisins vers une prospérité partagée. C'est le passage d'une intégration de survie à une intégration de puissance.
(*) Guy GWETH a été enseignant à l'École de guerre économique de Paris, à l'IHEDN, à l'ESG Paris et à la BGFI Business School de Libreville. Ancien de l'École de guerre économique de Paris, il est lauréat de l'Executive Doctorate in Public Affairs de l'Université Paris Dauphine-PSL. Auteur de « Puissance 237 » et « 100 chroniques de guerre économique ». Plus d'infos sur guy-gweth.com
En résumé
Dr Guy Gweth plaide pour un leadership assumé du Cameroun au sein de la CEMAC, une application stricte des mécanismes de financement communautaire et une industrialisation accélérée pour sortir du modèle rentier hérité de la colonisation.
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