Emplois verts en CEEAC : le potentiel existe, la structuration manque
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Emplois verts en CEEAC : le potentiel existe, la structuration manque

La Rédaction Habari12 min de lectureFévrier 2026
Aquaculture, horticulture, hydroélectricité, énergie solaire : des initiatives portent leurs fruits. Mais transformer des projets isolés en moteur d’emploi régional exige bien davantage qu’un catalogue de bonnes pratiques.
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Chiffres clés
10M
Emplois verts potentiels
16 000
Emplois hydroélectriques RDC
600
Entreprises énergétiques
15 000
Emplois CEMAC 2025

Dix millions d’emplois verts. C’est l’horizon que la zone CEEAC pourrait atteindre d’ici 2030 si ses onze États membres parviennent à transformer leur capital naturel en machine productive. Les signaux existent, épars et encourageants. Ce qui fait défaut, ce n’est pas la ressource ni même la volonté. C’est la capacité à passer de l’initiative au système.

I. Un virage productif en train de s’opérer

Des chantiers concrets, des résultats mesurables

Il faut se garder du scepticisme de façade. Dans plusieurs pays de la région, l’emploi vert n’est pas un concept de rapport de conférence : c’est déjà une réalité qui se construit, projet par projet, filière par filière. Les exemples qui émergent de la zone CEEAC méritent d’être lus non comme des anecdotes, mais comme des preuves de concept — des démonstrations que le modèle fonctionne lorsque les conditions minimales sont réunies.

Au Cameroun, Agro World Group incarne une ambition résolument industrielle dans le secteur aquacole. Son projet d’élevage intensif de tilapia prévoit cinq cents emplois directs à terme, tout en visant l’autosuffisance en protéines animales à l’échelle locale. Ce n’est pas un projet pilote à petite échelle : c’est un modèle économique pensé pour se répliquer. Dans le même pays, AgriZoom attaque un problème structurel longtemps ignoré des stratégies de développement agricole — les pertes post-récolte — en créant dans son sillage des emplois ruraux stables pour des populations habituellement exclues des circuits formels.

À Sao Tomé-et-Príncipe, plus discret mais tout aussi révélateur, la coopérative des horticulteurs de Santa Clara, accompagnée par la FAO, génère des emplois décents pour les jeunes et les femmes dans les zones rurales, freinant un exode qui vide les campagnes de leur substance productive.

« L’emploi vert en Afrique Centrale ne naîtra pas d’un grand soir institutionnel. Il se construit filière après filière, dans les interstices que l’État n’occupe pas encore. »
— Analyse Habari, 2026

II. L’énergie comme premier levier de masse

Hydroélectricité et solaire : là où les chiffres deviennent sérieux

Si l’agroalimentaire et l’aquaculture génèrent des emplois de proximité, à fort ancrage territorial, c’est dans le secteur énergétique que les projections deviennent véritablement structurantes. La RDC concentre à elle seule un potentiel hydroélectrique parmi les plus importants de la planète, et les estimations de FSD Africa évoquent seize mille emplois créés dans ce seul secteur d’ici 2030.

Le programme CEMAC 2025 est plus ambitieux encore dans ses projections : quinze mille emplois directs via six cents entreprises énergétiques vertes à travers la zone. Ces chiffres s’appuient sur un tissu entrepreneurial en croissance, des coûts de production des énergies renouvelables en baisse continue et une demande intérieure en électricité qui reste structurellement insatisfaite.

Aquaculture en Afrique

Au Cameroun, le Programme de Promotion des Emplois Verts (PPEVC), lancé en 2017 par le Ministère de l’Emploi et de la Formation Professionnelle, a choisi une approche transversale : subventionner l’emploi vert dans le recyclage, les énergies renouvelables et l’agriculture verte simultanément.

III. Les initiatives régionales : la bonne méthode, l’exécution en question

PREJAC, CEMAC 2025 : des cadres prometteurs qui doivent faire leurs preuves

L’architecture institutionnelle n’est pas absente. La CEEAC, la BAD et la FAO ont compris depuis plusieurs années que l’échelle nationale était insuffisante pour produire un choc d’emplois verts significatif. Le programme PREJAC — pour Promotion de l’Employabilité des Jeunes dans les chaînes de valeur agricoles — s’attaque précisément au maillon le plus fragile de la chaîne : l’employabilité des jeunes ruraux, via l’entrepreneuriat et l’innovation agro-industrielle.

La question n’est pas de disqualifier ces programmes. Elle est de les tenir à l’exigence des résultats qu’ils annoncent. Quinze mille emplois énergétiques via six cents entreprises : cet objectif CEMAC 2025 sera-t-il atteint ? Sur quelle base de suivi ? Avec quelle définition partagée de ce qu’est un « emploi vert » entre onze États aux réglementations du travail hétérogènes ?

Projet / InitiativeEmplois estimésSecteurStatut
Agro World Group (Cameroun)500 directsAquaculture / TilapiaOpérationnel
Coopérative Santa Clara (STP)Non chiffréHorticulture durableEn cours (FAO)
Hydroélectricité RDC16 000Énergie renouvelableHorizon 2030
PPEVC — CamerounMultiplesMulti-secteurs vertsActif depuis 2017
PREJAC (BAD / FAO)RégionalAgro-industrie / JeunesRégional CEEAC
CEMAC 2025 — 600 entreprises15 000 directsÉnergie verteObjectif 2025

IV. Ce qui manque encore

Passer de la logique de projet à la logique de filière

Le déficit d’ingénierie : le vrai goulot d’étranglement. Les projets existent. Les financements, partiellement. Ce qui fait systématiquement défaut, c’est la capacité à transformer une bonne idée en projet bancable, puis en filière structurée. La formation à l’entrepreneuriat vert ne suffit pas si les porteurs de projets ne trouvent pas ensuite de marchés, d’acheteurs engagés, de chaînes logistiques fonctionnelles.

La certification : un enjeu sous-estimé. Pour que les emplois verts de la CEEAC atteignent les marchés premium, il faut une infrastructure de certification régionale. Sans elle, les producteurs locaux resteront prix-preneurs face aux intermédiaires internationaux qui captent la prime de durabilité. Construire cette infrastructure — normes, accréditations, traçabilité digitale — est un investissement à fort retour, encore sous-financé dans la région.

L’inclusion comme condition de durabilité. Les exemples les plus solides de la zone — Santa Clara, AgriZoom — ont en commun de cibler explicitement les femmes, les jeunes et les ruraux. Ce n’est pas une posture sociale. C’est une stratégie économique : ces segments concentrent la main-d’œuvre disponible et la demande insatisfaite.

Conclusion

Le potentiel est là. La méthode, encore à construire.

Dix millions d’emplois verts en CEEAC d’ici 2030 : l’objectif n’est pas irréaliste. Il exige cependant un changement de logique. Cesser d’additionner des projets pour commencer à construire des filières. Cesser de former des entrepreneurs pour commencer à créer des marchés où ils peuvent vendre. Cesser de compter les emplois créés pour commencer à mesurer les emplois qui durent. L’Afrique Centrale dispose des ressources naturelles, du capital humain et, de plus en plus, des financements. Ce qui reste à bâtir, c’est l’architecture institutionnelle qui transforme ces atouts en compétitivité réelle et durable.

Rubrique Business & Innovation · HABARI, Le Magazine Économique de l’Afrique Centrale
Sources : FAO • BAD • FSD Africa • MINEFOP Cameroun • CEEAC • Ecosystem Marketplace

En résumé

La zone CEEAC pourrait atteindre dix millions d'emplois verts d'ici 2030, mais cela exige de passer de la logique de projet à la logique de filière. Aquaculture, hydroélectricité, solaire : les initiatives existent. Ce qui manque, c'est l'ingénierie, la certification régionale et l'inclusion systématique des jeunes, des femmes et des ruraux.

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