Avec 700 millions de nouveaux citadins attendus d'ici 2050, l'Afrique doit construire des villes durables sans répéter les erreurs des pays industrialisés. Transport, financement, solutions fondées sur la nature : les leviers existent.
Les villes génèrent 70 % des émissions mondiales de CO2, mais elles constituent aussi les laboratoires de la transition écologique. En Afrique, où l'urbanisation s'accélère à un rythme sans précédent, les enjeux sont colossaux : comment accueillir 2 milliards d'habitants urbains supplémentaires d'ici 2050 tout en réduisant l'empreinte carbone du continent ?
L'explosion urbaine : une bombe à retardement climatique ?
Les chiffres donnent le vertige. Selon la Banque africaine de développement, la population africaine devrait croître de 900 millions de personnes d'ici 2050, dont 700 millions concentrés dans les villes. Deux Africains sur trois vivront en milieu urbain d'ici le milieu du siècle. Les surfaces urbaines devraient s'étendre d'un million de kilomètres carrés, soit l'équivalent de la superficie combinée du Japon, de l'Allemagne et de l'Italie.
Le paradoxe africain est saisissant : alors que plus de 100 millions de citadins n'ont pas accès à l'électricité — dont 90 % en Afrique subsaharienne —, le continent doit simultanément prévenir une explosion des émissions urbaines. Les villes africaines sont aujourd'hui responsables d'émissions relativement faibles, mais une urbanisation non maîtrisée menace de transformer cet avantage en catastrophe climatique.
« La population africaine devrait croître de 900 millions de personnes d'ici 2050, avec 700 millions de cette croissance dans les villes. La planification de cette expansion urbaine doit commencer maintenant. » — Stefan Atchia, Directeur du Développement urbain, Banque africaine de développement
Des infrastructures à bout de souffle
La réalité des villes africaines est celle d'un développement chaotique. Selon UN-Habitat, 53 % de la population urbaine africaine vit dans des établissements informels dépourvus d'accès à l'eau potable et à l'assainissement. L'indice de Gini moyen des villes africaines atteint 0,58, faisant d'elles les deuxièmes plus inégalitaires au monde.
L'état des transports est particulièrement alarmant. Seulement 23,3 % des zones urbaines d'Afrique subsaharienne disposent d'un système de transport public — le taux le plus faible au monde. Plus de 40 % des habitants marchent faute d'alternatives viables. À Dakar, seulement 4 % des routes urbaines disposent de trottoirs.
Le BRT électrique : une solution viable
Face à ces défis, le Bus Rapid Transit (BRT) s'impose progressivement. Contrairement aux métros (plus de 100 millions USD/km), les systèmes BRT reviennent à environ 10 millions USD/km, tout en offrant une capacité proche des métros légers. Six systèmes BRT sont déjà opérationnels en Afrique (Lagos, Dar es Salaam, Le Cap, Johannesburg, Dakar, Addis-Abeba).
En décembre 2023, Dakar a inauguré le premier BRT 100 % électrique d'Afrique subsaharienne : 18,3 kilomètres, 23 stations, 121 bus électriques. Ce système devrait réduire les émissions de 67 700 tonnes de CO2 par an, soit l'équivalent de retirer 250 000 voitures à essence de la circulation pendant un an.
Financer la ville durable
L'adoption d'un scénario « High Shift » — privilégiant les transports publics et les modes non motorisés — permettrait de réduire les émissions cumulées de 5 078 millions de tonnes de CO2 d'ici 2050, tout en économisant plus de 2 140 milliards USD en coûts d'infrastructures. Sur la dernière décennie, la Banque mondiale a approuvé 28 projets de transport urbain en Afrique pour 5,7 milliards USD. Mais ces montants restent insuffisants.
Solutions fondées sur la nature
Au-delà des transports, les villes africaines explorent des approches combinant infrastructures traditionnelles et solutions basées sur la nature. À Kigali, des projets pilotes combinent drainage amélioré, reboisement et gestion durable des eaux pluviales. Le projet SUNCASA, mis en œuvre en Éthiopie, au Rwanda et en Afrique du Sud, démontre comment les données climatiques peuvent guider la planification urbaine.
« La participation citoyenne n'est pas un 'bonus'. C'est la force vitale d'une ville résiliente. » — Forum économique mondial
Les villes africaines se trouvent à un carrefour historique. Contrairement aux pays industrialisés qui doivent « décarboner » des infrastructures existantes à grands frais, l'Afrique peut concevoir ses villes de manière durable dès le départ. La majorité des infrastructures qui accueilleront les 700 millions de nouveaux citadins restent à construire. Les solutions existent — BRT électrique, solutions fondées sur la nature, financements innovants. Ce qui manque, c'est la volonté politique de rompre avec le modèle du « tout-voiture » et la vision stratégique pour transformer la contrainte climatique en opportunité de développement.
Sources : Banque mondiale, Cutting Global Carbon Emissions 2025 ; AIE, Empowering Urban Energy Transitions 2024 ; UN-Habitat, Annual Report 2024 ; BAD, OCDE & Cities Alliance, Africa's Urbanisation Dynamics 2025 ; ITDP & BAD, Sustainable Cities Through Transport 2024.